La mort. La fin. Et après?

La mort est partout, survient à tout moment et n'épargne personne. Voilà un constat banal, irréfutable, mais aussi une vérité implacable et terrifiante qui suscite inévitablement une réaction de la part de chaque individu, une interrogation sur l'«après-mort», sur la survie. Or si nul ne peut témoigner sur cet «après», l'esprit humain, dans toutes les civilisations et depuis toujours, a cherché à le concevoir [1]. Les croyances, les mythes et les représentations le concernant forment une partie importante et fascinante de l'héritage symbolique des sociétés. Des représentations du monde souterrain dans les mythes antiques jusqu'aux images de l'enfer dans la peinture chrétienne, en passant par les histoires de fantômes dans la culture populaire à pour ne citer que quelques exemples se rapportant à notre civilisation , les conceptions de l'autre monde sont des constructions mentales qui répondent à l'angoisse de la mort par le moyen de la symbolisation.

La mort et son au-delà ont-ils leur place sur le Web? Force est de le constater, si l'on considère la multiplication de sites Web funéraires, de cimetières virtuels et d'hommages aux défunts de toutes sortes. Le grand réservoir du Web donne l'illusion à ceux qui y projettent leurs disparus de prolonger leur présence au sein d'un espace infini, et de leur assurer ainsi une forme d'immortalité...[2]

Non seulement le Web est-il devenu un lieu de culte des morts, mais, en tant que moyen de création, il est en mesure, lui aussi, d'accueillir cette activité de symbolisation de la mort et de son au-delà. Si la mort, devenue le «dernier tabou» [3], est absente de la vie dans nos sociétés, si les rituels et les cultes ont été réduits au minimum, le poids du déni s'exerce fortement sur la conscience et il faut bien trouver une porte de sortie, quelque moyen pour s'en délivrer. C'est sans doute pourquoi l'art et la culture sont envahis à un tel point par la mort et l'idée de survie. Il n'y a qu'à ouvrir n'importe quel journal, se rendre au cinéma ou au musée pour s'en apercevoir, «... toute société se voudrait immortelle et ce qu'on appelle culture n'est rien d'autre qu'un ensemble organisé de croyances et de rites, afin de mieux lutter contre le pouvoir dissolvant de la mort individuelle et collective [4]».

Il se trouve que le Web est aussi perçu comme un espace et que le caractère ambigu et insaisissable du cyberespace a amené certains artistes à établir un parallèle avec l'«autre monde», l'ineffable espace de la mort [5]. L'expérience du Web se caractérise par une rupture avec le monde immédiat (mort) et un engagement dans un autre lieu (un non-lieu?), où l'individu continue d'exister (survie), de se manifester sans son corps [6]. Qui plus est, cet espace mental est aussi un espace psychologique à même d'interpeller l'inconscient et les questionnements les plus intimes et universels de l'être qui s'y déroulent[7].

L'exposition réunit dix oeuvres réalisées ces deux dernières années qui abordent, par des esthétiques et des angles de réflexion très variés, cette question de la mort et de l'au-delà [8]. Ces oeuvres n'offrent pas de réponses ou d'explications à la question hautement spéculative de l'au-delà. Elles formulent à leur tour des questions et s'intéressent en particulier au rapport à la mort au moment où la Technique promet l'amortalité et l'immortalité [9]. C'est donc par un étrange retour des choses, au sein du territoire technologique, qu'elles apportent une vision critique sur celui-ci dans son aptitude à accueillir et à susciter de telles explorations.

S y l v i e   P a r e n t

 


[1] Dès le paléolithique ancien, le plus lointain ancêtre de l'homme pratiquait la sépulture en prévoyant une vie ultérieure à ses morts. «Jusqu'à l'âge du progrès scientifique, les hommes ont admis une continuation après la mort. On la constate dès les premières sépultures à offrandes du moustérien, et encore aujourd'hui, en pleine période scepticisme scientifique, apparaissent des modes affaiblis de continuité, ou des refus entêtés de l'anéantissement immédiat. Les idées de continuation constituent un fond commun à toutes les religions anciennes et au christianisme.» Philippe Ariès, L'homme devant la mort, Paris, Seuil, p. 99.[retour]


[2] «Il est aujourd'hui admis que notre XXe siècle (et le XXIe?) vit à l'heure du « tabou de la mort » qui aurait remplacé l'ancien tabou sur le sexe, pour définir une nouvelle catégorie de l'obscène, de ce dont on ne parle pas.» Michel Vovelle, L'heure du grand passage. chronique de la mort, Paris, Gallimard, 1993, p. 103.[retour]

[3] Exemples:
O Paradis
World Wide Virtual Cemetery
World Gardens
Virtual Pet Cemetery
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[4] Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978, p. 10.[retour]


[5] «On peut observer déjà dans les «autoroutes de l'information», dans la télévision interactive et le multimédia, dans les dispositifs de réalité virtuelle, dans les jeux électroniques et dans toute la panoplie scintillante de l'imagerie numérique, l'instauration de nouveaux rituels. Ils sont animés par la croyance, c'est-à-dire l'acceptation, rarement avouée, travaillant toujours dans l'insu et le non-dit, de cet autre au-delà du monde, purifié par la rationalité technoscientifique.» Edmond Couchot, La technologie dans l'art, Paris, Ed. Jacqueline Chambon, 1998, p. 248.[retour]


[6] La dissociation corps/esprit est doublement vécue. «One of the favorite playgrounds for mind/body has always been art. The experience of visual, literary, and musical forms allows a projection of consciousness into something else, an out-of-body experience that becomes especially heightened with figurative and narrative forms. (...) Cyberspace projection differs in important ways. Also, the metaphor of cyberspace emphasizes the immersive quality of the experience: even more that with reading or with cinema spectorship, one gets inside.» Cameron Bailey, «Virtual Skin», Immerse in Technology, Art and Virtual Environments, The MIT Press, 1996, p.34.[retour]


[7] Certains psychologues du cyberespace ont rapproché l'expérience de l'internaute de celle d'un état altéré de la conscience, comme le rêve, par exemple. Voir John Suler, Ph.D., « Cyberspace as Psychological Space », Psychology of Cyberspace,
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[8] Dans le cadre de La Biennale, mon choix s'est porté sur des oeuvres récentes, créées ces deux dernières années. Toutefois, le thème de cette exposition s'inspire de nombreuses oeuvres réalisées dans le passé.[retour]


[9] Face à la mort, notre société se voit offrir par la médecine de tenter de vaincre celle-ci à longévité accrue, sursis toujours reporté, prouesses pharmaceutiques, acharnement thérapeutique , alors que les technologies véhiculent le rêve de l'immortalité à survie par le clonage, téléchargement de l'information contenue dans notre cerveau dans la machine, etc.[retour]

Death. The end...and what next?

Death is everywhere, strikes at any moment, and spares no one. This banal, obvious observation is also a brutal, implacable truth that inevitably provokes a reaction in every individual. People have always wondered about the possibility of life after death: although no one can testify to the existence of the hereafter, in every culture since the origins of society, the human mind has tried to imagine it.[1] Beliefs, myths and symbols concerning an afterlife are an important and fascinating part of our symbolic heritage. From the representations of the underworld in classical myth, the images of Hell in Christian art, to the ghost stories of popular culture (to give only a few examples from our own civilization), concepts of the beyond are mental constructions a response to the fear of death through the use of symbolization.

Do death and the hereafter have a place on the Internet? The ever-growing number of mortuary Websites, virtual cemeteries, and diverse tributes to the deceased attests that they do. Those who have projected their cherished departed into the vast repository of the Web have the impression that their presence will endure forever in an infinite space and that they will achieve a kind of immortality.[2]».

Not only has the Web become a locus for the cult of the dead but, as a creative medium, it also harbours the activity of the symbolization of death and the hereafter. While the presence of death has been effectively banished from life in our society, rituals and cults surrounding it have been reduced to a minimum and it has become the ultimate taboo,[3] this denial weighs heavily on us and we are driven to search for a means of delivery from it. This is doubtless the reason that art and culture have become permeated by themes of death and the idea of an afterlife. We only have to look at a newspaper, go to a film or visit an art gallery or museum to see evidence of this. "All societies desire immortality, and what we call culture is nothing more than an organized body of beliefs and rites conceived for the purpose of resisting the disintegrating power of individual and collective death."[4]».

The Web is also perceived as a space, and the ambiguous and unfathomable character of cyberspace has inspired a number of artists to draw a parallel between it and the other world or "other side," the ineffable space of death.[5] Internet navigation is characterized by a rupture with the here and now (as in death), the penetration of another place (or non-place) where the individual continues to exist (afterlife), to be present without the body.[6] Moreover, this mental space is also a psychological space which invokes the subconscious and summons up the most intimate and universal questionings of being.[7]

The exhibition consists of ten works, created during the last two years, that look at death and the hereafter from diverse points of view and with different aesthetic approaches.[8] They do not attempt to answer or explain the highly speculative question of life after death; rather, they also ask questions and are particularly interested in our relation to death at a time when technology promises amortality and immortality.[9] Oddly, it is within the heart of technology that they criticize its capacity to harbour and to give rise to this kind of exploration.

S y l v i e   P a r e n t

Translation: Darcy Dunton

 


[1] In the stone age, burial was already practised in the expectation of an afterlife. «Until the age of scientific enlightenment, men believed in an afterlife. This is seen in the first burials with offerings from the Mousterian period, and even today, in the middle of an age of scientific skepticism, weaker modes of continuity, or stubborn denials of immediate annihilation have arisen. The concept of an afterlife constitutes the common base of all the ancient religions and Christianity.» Philippe Ariès, L'homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977, p.99.[return]


[2] «It is generally agreed that our 20th (and 21st?) century is characterized by a «death taboo» which has replaced sexual taboos and has defined a new category of the obscene, as something not to be mentioned.» Michel Vovelle, L'heure du grand passage, chronique de la mort, Paris, Gallimard, 1993, p. 103.p. 103.

[return] [3] Examples:
O Paradis
World Wide Virtual Cemetery
World Gardens
Virtual Pet Cemetery
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[3] Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978, p.10. p. 10.[return]


[4] «the adoption of new rituals can already be seen in the 'information highway,' in interactive television and multimedia, in virtual reality software, in electronic games, and in the whole scintillating panoply of digital imagery. They are based on the belief in, or rather, the acceptance rarely admitted, always operating in the level of the unknown and the unsaid of that other beyond-the-world, purified by technological rationality.» Edmond Couchot, La technologie dans l'art, Ed. Jacqueline Chambon, 1998, p. 248. p. 248.[retour]


[5] The body/mind dissociation is experienced doubly: «One of the favourite playgrounds for mind/body has always been art. The experience of visual, literary, and musical forms allows a projection of consciousness into something else, an out-of-body experience that becomes especially heightened with figurative and narrative forms. (...) Cyberspace projection differs in important ways. Also, the metaphor of cyberspace emphasizes the immersive quality of the experience: even more than with reading or with cinema spectatorship, one gets inside.» Cameron Bailey, "Virtual Skin," Immerse in Technology, Art, and Virtual Environments, The MIT Press, 1996, p.34.[return]


[6] Some cyberspace psychologists have likened Internet navigation to an altered state of consciousness, like the dream, for example. See John Suler, Cyberspace as Psychological Space, May 1996.
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[7] For the Biennale, my choice centered on works created during the last two years. However, the theme of the exhibition was inspired by a number of earlier works.[return]


[8] In our society, medical science is proposing to defeat death increased longevity with the deadline always advancing one knotch ahead, pharmaceutical prodigies, therapeutical miracles, while technology spreads the dream of immortality continuing life by cloning, downloading the information contained in our brains into a computer, etc.[return]