D a n i e l   D i o n
Sablier, 1999

 

Réalisée en référence à une catastrophe naturelle au cours de laquelle plusieurs personnes ont péri, ensevelies et englouties à la suite d'un glissement de terrain et du surgissement inattendu d'une rivière souterraine, Sablier porte sur le temps, la mémoire et le rapport entre l'homme et la nature. Survenu en 1971, l'événement dramatique n'en est pas moins demeuré très présent dans la mémoire collective. L'endroit où s'est produite cette tragédie est devenu un lieu de mémoire, voire de pèlerinage, un cimetière naturel, pourrait-on dire. À son tour et à sa manière, l'oeuvre fait penser à un pèlerinage et poursuit la commémoration de cet événement.

Cette tragédie, dans ses dimensions temporelles fulgurante en soi, mais persistante dans la mémoire des gens , a fourni l'occasion d'une réflexion sur le temps, sur les moments qui traversent l'existence, sur l'histoire individuelle et commune, sur le passé et la perception du temps. Cependant, si le sablier qui sert de prélude à l'oeuvre symbolise sans équivoque le temps qui s'écoule, la possibilité de manipuler cette image tridimensionnelle, un Panorama Objet effectué avec la technologie QuickTime VR, amène à revoir les conceptions entourant le continuum temporel, la «flèche du temps», puisque le visiteur peut faire bouger dans un sens ou dans l'autre le sablier et le temps qu'il décrit avec lui. Par ce moyen, l image du sablier exprime aussi l'idée de la mémoire qui consiste à rebrousser chemin dans le temps, à revenir en arrière.

Cette exploration sur le thème du temps continue de s'accomplir dans les neuf tableaux qui composent l'oeuvre, images panoramiques construites avec la même technologie et convoquées aléatoirement durant le parcours. Les récits inclus dans l'oeuvre proposent une répétition de l'histoire, des ressemblances entre des faits qui se sont produits à des époques éloignées. Imbriqués dans des paysages, les anecdotes, les documents, les noms des individus et des lieux se lisent au sein d'une géographie (et d'une géologie?) qui les spatialise et les extériorise hors du temps linéaire. De plus, la circularité qui caractérise la lecture de ces panoramas figure le mouvement perpétuel, la transformation de la linéarité en boucle, en cycles.

Le souvenir de cet «enterrement forcé» porte à réfléchir sur la violence de la mort, et à comparer la perte de l'individualité qu'elle signifie pour l'être humain avec la nature qui, par contraste, se reconstruit quoi qu'il arrive, se renouvelle constamment. L'inversion du paysage contribue à exprimer le bouleversement, et les inscriptions en son sein, comme des épitaphes, figurent l'incorporation de l'individu à la nature et rappellent son anéantissement à la manière de l'ensevelissement. Par ailleurs, l'oeuvre associe également l'homme à l'éternelle reconstruction de la nature et lui procure ainsi une sorte de continuité. Sablier propose de renouer avec les systèmes symboliques qui conçoivent la survie comme un monde où l'être humain s'unit à son environnement, comme un cosmomorphisme où l'homme et le monde ne font qu'un. En ce sens, l'oeuvre exprime bien cette tension ressentie par lêtre humain, dont l'«individualité est tiraillée entre l'affirmation de sa singularité qui veut renaître par-delà la mort et le désir de sa généralité qui veut retrouver l'harmonie cosmique dans la mort...»[1]

S.P.

[1] Edgar Morin, L'homme et la mort, Paris, Seuil, 1970, p. 146.

bio de l'artiste

 

 

Sablier is based on a reference to a natural catastrophe, a landslide in which dozens of people were buried alive when an underground river unexpectedly surged from the earth. The work deals with time, memory, and the relation between man and nature. The tragedy that occurred thirty years ago is still very much alive in the collective memory: the site of the landslide has become a memorial, a place of worship and pilgrimage, a natural cemetery. In its turn and in its own way, Daniel Dion's work is another kind of pilgrimage and continues the commemoration of the event.

The temporal dimensions of the disaster lightning-fast when it struck, but hauntingly persistant in people's memories serves as a basis for a reflection on time, on the moments that traverse our existence, on our separate and common histories, on the notion of the past, and on our perception of time. If the hourglass (made with Quicktime VR) which acts as a prelude to the work is an unequivocal symbol of the passage of time, the fact that this 3-D image can be manipulated making the sand flow either up or down and therefore, making time flow backwards or forwards subverts concepts of the time continuum, the "arrow of time." Thus, the image of the hourglass also expresses the idea of memory pushing time backwards, allowing a return to the past.

This exploration of the temporal theme continues in the nine tableaux that constitute the main part of the work panoramas, also composed in QTVR, that are accessed in no fixed order. Stories included in the work evoke a repetition of history, pointing out a similarity to other events that occurred further back in time. Layered within these panoramic landscapes, anecdotes, documents, and the names of individuals and places, can be read within a geography (or geology) that spatializes them and takes them outside of linear time. Moreover, the circular reading of these panoramic environments evokes perpetual movement linearity transformed into a cyclical loop.

The memory of this forced burial leads to a reflection on the violence of death, and to a comparison between the loss of human beings' individuality when they die and the continual reconstruction and renewal of nature. The fact that the landscapes are seen upside-down accentuates the catastrophic aspect of the event, and the inscriptions within them, like so many epitaphs, convey the deceased's integration with nature and alludes to their annihilation in a poetic analogy to the landslide. On the other hand, the work also associates human beings with nature's eternal rebirth and thereby procures for them a kind of continuity. Sablier proposes a re-linking with symbolic systems that conceive of the afterlife as a world where people unite with their environment, a cosmomorphism in which man and the universe are one. In this sense, the work effectively expresses the tension felt by human beings, whose identity is "torn between the affirmation of our singularity which wants to be reborn after death and our desire for generality which longs to achieve cosmic harmony in death..."[1]

S.P.

[1] Edgar Morin, L'homme et la mort, Paris, Seuil, 1970, p. 146.

artist's bio