R i c h a r d   B a r b e a u
(Canada)
Énigme, 2000

 

Devant quelle énigme l'oeuvre de Richard Barbeau place-t-elle le visiteur, ou plutôt, comment celui-ci est-il appelé à y «faire face», puisque la question se présente à lui de manière inversée? À quelle contorsion oblige-t-elle le lecteur qui, s'il désire la déchiffrer, doit s'extrapoler de son poste pour se retrouver, de manière virtuelle, de l'autre côté de l'écran? Et une fois cette traversée effectuée, que verra-t-il sinon lui-même? Énigme invite ainsi à mettre à l'épreuve la nature spatiale du Web et le mode d'interaction qui s'installe dans ce rapport avec le cyberespace où l'individu est aspiré, convié à se manifester, à s'inclure dans un non-lieu indéfini et sans frontières.

La figure du miroir, petit acteur muet au sein de l'écran, agit comme emblème de l'oeuvre et sert à créer une analogie avec le cyberespace. Les qualités paradoxales du miroir surface absorbante et réfléchissante symbolisent l'espace interactif du Web, ce va-et-vient de part et d'autre de l'écran. Instrument de vision, il exprime ici la conquête d'espace en produisant de manière illusoire un supplément spatial dans lequel plonge l'individu. Il dirige l'attention sur des phénomènes très présents dans le cyberespace qui s'apparentent à ses fonctions, comme la contemplation, la projection de soi, la quête individuelle. Que devient l'individu dans cet autre monde, et vers quel destin est-il dirigé à l'intérieur de cet espace? En effet, «le miroir figure avant tout la fuite du temps, la précarité des apparences, le passage éphémère de la jeunesse et de la beauté, l'approche de la mort[1]

Et c'est bien vers ce type d'interrogation que le « miroir de vanité » représenté dans l'oeuvre entraîne le visiteur, prenant d'abord comme appui, comme allié, un point d'interrogation inversé, qui agit comme un pont du côté de l'écriture; une entrée (une sortie?) faisant emprunter une trajectoire linéaire, celle du langage et du temps. Alors que le lecteur balaie l'écran avec son curseur comme s'il l'essuyait, le nettoyai il fait surgir la question, comme si elle était enfouie. Par ailleurs, le bruit de martèlement du verre qui accompagne ce mouvement, la vitre qui semble frappée à chaque apparition d'une lettre, amènent à penser que les incidences d'un tel geste sont bien plus profondes qu'il n'y paraît.

Une fois la question révélée, le lecteur aura épuisé l'oeuvre dans ce qu'il y a à voir, mais non sa progression puisque le problème irrésolu attend une réponse de la part de l'interlocuteur. Si l'énigme n'est pas neuve puisqu'il s'agit de celle que le Sphinx a posée à edipe, qui concerne le parcours temporel de l'individu, et par conséquent sa destinée finale , elle acquiert un sens particulier dans ce contexte nouveau, dont elle doit tenir compte. En effet, que devient l'individu de l'autre côté de l'écran, du miroir, des apparences et, par extension, de la mort? Il s'agit bien là d'un problème qui ne peut être affronté qu'indirectement, et qui demeurera du côté des énigmes... «Puisque la mort n'est pas l'ombre portée ou le reflet de la vie, puisqu elle n est pas son fantasme ni son icône, c'est peut-être qu'elle en est le versant spéculaire, le revers et l envers? La mort est-elle la réplique et le symétrique inversé de la vie?[2]»

S.P.

[1] Agnès Minazzoli, La première ombre. Réflexion sur le miroir et la pensée, Les éditions de Minuit, coll. critique, 1990, p. 104.[retour]
[2] Vladimir Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, 1977, p. 65.[retour]

bio de l'artiste

 

 

What is the riddle that Richard Barbeau's work places before the visitor, or rather as the question itself reads backwards how should it be faced? What is the nature of the contortion that must be performed if the visitor wishes to decode the question, as this requires a virtual extrapolation from the usual position to go behind the screen? And once this crossing-over is accomplished, what will the viewer see if not himself? In this manner, Énigme challenges the Web's spatial nature and the kind of interaction that occurs in our relation with cyberspace, into which we are drawn and invited to materialize in an undefined and borderless non-place.

The figure of the mirror, a small, silent actor in the middle of the screen, is the emblem of the work, and is used to create an analogy to cyberspace. The paradoxical qualities of the mirror, whose surface both absorbs and reflects, symbolize interactive Web space, the action back and forth through the screen. As a visual instrument, it expresses the conquest of space by producing the illusion of a supplementary space into which the user can plunge. In the work, the "mirror of vanity" directs the attention to phenomena that are strongly present in cyberspace and that are related to its functions, that is, contemplation, the projection of the self, the individual quest. What does the individual become in this other world, and what destiny awaits within this space? As Agn├ęs Minazzoli has written, "above all, the mirror conveys the passage of time, the precariousness of appearances, the ephemeral reign of youth and beauty, the approach of death."[1]

The mirror initially uses, as a support point and partner, an inverted question mark as a bridge to the text, as an entrance (or exit?) to a linear trajectory that of language and time. By sweeping the screen with the cursor, as if wiping or cleaning it, the visitor makes the question emerge from under the surface. At the same time, the sound of knocking on glass that accompanies this movement (a knock every time a letter appears) implies that the repercussions of this gesture are deeper that it might seem.

Once the question is fully revealed, the work's visual content is exhausted, but not its progression, as it still requires an answer from the user. If the riddle itself is not new (it is the riddle of the Sphinx, alluding to the passage of time in an individual's lifetime, and consequently, one's final destiny), it acquires a particular meaning in this new context which must be taken into account. What happens to the individual on the other side of the screen, of the mirror, of appearances, and by extension, on the other side of the passage from life to death? The question can only be broached in an indirect manner, and will remain an enigma. "As death is neither the shadow cast by life, nor the reflection of life, as it is neither its phantasm nor its icon, could it be its specular side, its inverse and its reverse? Is death the opposite and the inverted symmetry of life?"[2]»

S.P.

[1] Agnès Minazzoli, La première ombre. Réflexion sur le miroir et la pensée, Les éditions de Minuit, coll. critique, 1990, p. 104.[return]
[2] Vladimir Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, 1977, p. 65.[return]

artist's bio