A n n e   B a k e r
(Grande-Bretagne / Great Britain)
Container, 2000

 

Que le Web puisse être assimilé à un espace d'entreposage, comme le fait l'oeuvre Container, cela ne fait aucun doute. Et pour que cet espace d'entreposage soit comparé à un cimetière, il n'y a qu'un pas. Un pas d'ailleurs maintes fois franchi, si l'on considère la prolifération de sites commémoratifs sur le Web. Tandis que les lieux et gestes visant à intégrer la mémoire des disparus ont été progressivement escamotés dans le réel, ils tendent à refaire surface dans le cyberespace.«Tout se passe comme si notre civilisation s'appliquait à rayer la mort de la vie[1]». Or, la mort finit inévitablement par se manifester, puisque l'angoisse, à la fois source et résultat de ce déni, doit trouver un exutoire, un moyen d'expression quel qu'il soit, une voie vers la symbolisation.

L'oeuvre d'Anne Baker est fondée sur un système pareil à une banque de données où le spectateur peut déposer ses mémoires et visiter celles des autres. Installation interactive en progression continuelle appelée à se prolonger sans fin, elle comporte dans sa structure même l'idée d'infini, de vie éternelle... Comme tous les systèmes, celui-ci a l'apparence d'un environnement froid, voire hostile. De plus, l'utilisation du langage VRML (Virtual Reality Modelling Language) vient renforcer l'impression de suspension, de perte d'emprise, de désorientation. Les containers se suivent et se ressemblent, une rangée remplace l'autre, en tous points semblable à la précédente, comme autant de fosses anonymes au milieu d'un espace sans frontières. Seuls les numéros d'identification distinguent les placards les uns des autres et les étages se superposent de la même manière, sans qu'il soit possible de savoir où tout ceci va s'arrêter. Jusqu'où l'ascenseur va-t-il mener?

Par ailleurs, une telle organisation permet d'effectuer le passage du multiple à l'unique et de l'anonymat à l'individualité, en accentuant le contraste entre le mode public et l'intérieur intime des containers. Comment ne pas penser à une rangée de maisons identiques, au couloir de la chambre d'hôtel ou de l'hôpital (aux cercueils?) des espaces de transition impersonnels cachant les passions et les drames les plus intenses? Chaque unité reste muette sur son contenu jusqu'à ce que la porte s'ouvre et qu'elle révèle son histoire. C'est ainsi que l'oeuvre permet de briser l'anonymat, de restaurer l'individuel, l'expression de mondes personnels, d'abord cachés puis dévoilés. Chaque container habité s'ouvre sur une collection, un assemblage, un récit concernant le passé et les disparus, assurant une pérennité aux souvenirs ainsi conservés. Si les cultes et les rituels ont disparu de nos sociétés, les morts continuent de s'accumuler, d'envahir les consciences et d'occuper la vie affective. Tant qu'il y a la mémoire, comme le propose Container, la mort n'est pas totale, du moins pour ceux qui restent...

[1] Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978, p.63.[retour]

bio de l'artiste

 

 

The assimilation of the Web to a storage space, as in Anne Baker's work, Container, is unequivocal; it is but a small step further to compare it to a cemetery a step which has already been taken many times over, if we think of the proliferation of memorial sites on the Internet. While the places and actions created to preserve the memory of the deceased are gradually vanishing from real life, they are re-surfacing in cyberspace. "It is as if our civilization was determined to eliminate death from life."[1] Nevertheless, death inevitably ends by manifesting itself, because the fear of death which is both the source and the outcome of this denial must find an outlet, must express itself, must find a path to symbolization.

The work is based on a system that resembles a data bank, but where visitors can store and safeguard their memories and delve into those that other people have deposited. An interactive installation in continual progression designed to prolong itself indefinitely, its very structure reflects the concept of the infinite and eternal life. Like all systems, this one appears to be a cold, even hostile environment. Moreover, the use of VRML (Virtual Reality Modelling Language) reinforces the impression of being suspended in a void, of losing control, and of disorientation. The containers are contiguous and are arranged in symmetrical rows placed at regular intervals, like an unending, unmarked burial plot in the middle of a limitless space. Serial numbers are the only means to distinguish one from the other. The «floors» are also superimposed onto each other without any indication of how many levels there are. How high up will the elevator go?

On the other hand, this structure allows the passage from the multiple to the singular and from anonymity to individuality by accentuating the contrast between the exterior public space and the intimate interior of each container. It inevitably recalls row houses, doors in hotel or hospital corridors (rows of coffins?), impersonal places of transition that hide the most intense human passions and dramas. Each unit is mute about its contents until the door opens and its story is revealed. This is the way that the work breaks with anonymity to restore individuality and the expression of personal worlds, hidden at first, then exposed. Each inhabited container opens onto a collection, an assemblage, a tale of the past and of dead people, ensuring everlastingness to the memories that are stored there. If the cults and rituals surrounding death have vanished from our society, dead people continue to accumulate, and occupy our consciousness and our emotions. As long as memory exists, death is not the complete end of everything, at least not for those who remain behind...

[1] Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978, p.63.[retour]

artist's bio